Elle était abandonnée sur le trottoir depuis les dernières vacances de Pâques, et oui, le temps très-passe vite. Ses maîtres l’avaient mise contre un poteau, au pied duquel manquait une pastille de goudron. Ils lui avaient confié une mission : Signaler le petit dénivelé d’asphalte traître, susceptible d’attraper la jambe d’une personne âgée et de la faire tomber. Ou une personne mal voyante, ou les deux à la fois : Vieille et bigleuse. Voire les deux à la fois et en plus atteinte sévèrement de la danse de Saint Guy. Ou encore, une personne avec tout çà mais en plus aggravée par un Psoriasis sauteur à l’élastique résistant aux antibiotiques. Il y des gens qui ne savent pas quoi inventer pour se faire remarquer. Bref la petite barrière était en mission pour une noble cause.
Au début, elle était très fière de son rôle protecteur, tout le monde la regardait, beaucoup la saluait en partant au travail le matin et en rentrant le soir, puis, les semaines passants, les passants s’accoutumèrent à sa présence la saluèrent moins, de moins en moins, de moins en pas souvent, rarement, exceptionnellement, et plus du tout…
Aux premiers temps de sa présence, les gamins de l’école voisine venaient jouer de la harpe sur ses barreaux avec une règle ou un bâton à la sortie des classes, ça la chatouillait et elle rigolait. Ça énervait beaucoup les chiens qui hurlaient à la mort, et on dû en piquer bon nombre. Néanmoins, pas rancuniers, les survivants lui présentaient souvent leurs hommages.
Un jour, la réforme scolaire imposa le pipeau comme instrument de musique pour les mioches, et c’est vrai que transporter une harpe dans le cartable pour les activités périscolaires du mercredi ce n’est pas des plus pratiques. Même une barrière déguisée en harpe çà ne le fait que moyen-moyen. Plus de gamins.
Les chiens du coin trouvèrent que la nouvelle corbeille de rue récemment installée à deux pas était mieux roulée qu’elle et la délaissèrent pour cette pimbêche. Bagatelle qu’elle s’appelle la bombasse, les cabots en sont fous ! Donc: plus de chiens.
Même les moutons ne vinrent plus la sauter la nuit…
Et une nuit sans être sauté pour une barrière, je ne vous dis pas … Cons de moutons qui préfèrent se sauter entre eux! Christine Boutin nous en fait une allergie à l’eau bénite de contrariété. Attendez les moutons, l’Aïd al Kabir arrive, Tata Christine va revêtir sa grande burqa noire et armée d’un grand couteau va vous faire sauter à la poêle. Bêêêêê ! Niakkkk !!!!
C’est alors que notre pauvrette de barrière comprit que sa mission, d’aider la veuve joyeuse et l’orphelin psychopathe c’était du flan. La vérité était que ses maîtres l’avaient abandonnée là sur la route en partant en vacances de ski. Déprime, puis révolte, puis idées noires de couleurs, et puis… et puis un beau jour sa décision fut prise : Elle allait partir visiter sa cousine Germaine (pourquoi les cousines s'appellent toutes Germaine ?) qui elle avait fait une belle carrière chez les barrières : elle était Grande Barrière de Corail. Sans regrets notre barrière allait abandonner ce coin miteux !
Elle profitait de la moindre vibration du sol pour avancer, glisser vers son but, ceux qui attachaient leur vélo à ses barreaux lui donnaient un petit coup de main en la déplaçant peu à peu, une nuit, des jeunes pour se marrer la portèrent de l’autre coté de la rue sur l’autre trottoir. Dix mètres gagnés d’un coup ! Elle était en bon chemin.
Image cliquable
05 juillet 2015 © Loqman
Voici le poteau et le raccord de bitume manquant depuis plusieurs semaines qu’elle protégeait . La pastille manquante autour des plaques en fonte plus loin, elle est manquante depuis deux ou trois ans.
Une autre fois, je vous raconterai l’histoire de la fuite du bitume qui en a marre de faire la crêpe sous les rouleaux compresseurs que ma mère se colle sur la tête pour aller dormir le soir. Il s'est évadé lui aussi, laissant les pauvres citoyens imposés et lourdement taxés avec des trous dans les chaussettes.
La ville de Paris souffre certainement avec nous terriblement de cette disparition de l’asphalte :
Elle ne peut plus coller des pastilles sur nos trottoirs. A moins qu'elle ne s'en tape ???
La position de la barrière au 05 juillet 2015
à l’angle de la rue Philippe de Girard et de la rue Riquet dans le 18°
Je rappelle aux services de la voirie de la ville de Paris qu’aux termes de l’article 515-14 du code civil, les barrières sont maintenant considérées comme des êtres vivants doués de sensibilité. Il serait temps de trouver un toit à cette malheureuse SDF. La balle est aussi dans le camp des services sociaux.
Si vous rencontrez cette malheureuse aidez-là, donnez-lui un coup de main pour avancer dans sa vie de barrière mal barrée. La barre à bâbord moussaillon !!! La Maire est démontée !
Paris PouBelle Ville (Olympique ?) du Monde, quand même, c'est pas rien!
"L'aliénation la plus grande est aussi ce qui peut conduire,
si quelque barrière cède, à la plus extrême poésie."
Rimbaud